Les trésors de l’atelier de l’Imprimerie Nationale

Il m’a fallu un peu de temps avant d’écrire cet article. Car à la fois je devais m’en dégager pour le faire et également parce que je cherchais l’angle sous lequel je voulais l’écrire. Au-delà de la beauté des lieux et des machines, celle du geste et du savoir-faire ancestral qui se transmet de génération en génération depuis Gutenberg ; je voulais aussi parler d’un facteur qui est peu évoqué, peut-être mis de côté à notre époque et qui pourtant est très important : le temps. Le temps qu’il faut pour apprendre le geste, le temps que cela prend de faire des choses manuelles bien réalisées et également ce temps qui passe et qui nous amènera à un moment où tout ce savoir-faire sera perdu car les postes ne seront renouvelés, les savoirs, ô combien précieux, ne seront pas transmis, car à l’échelle actuelle de la rentabilité, ce savoir qui prône la lenteur comme facteur de qualité n’a pas sa place dans notre économie. Je pense que c’est au contraire, une valeur au-delà de toutes valeurs liées à l’argent, une richesse qui ne doit pas se perdre. Heureusement, que ce genre d’atelier existe encore, tel des résistants aux contraintes imposées, qui propose la beauté plutôt que la consommation.

D’un moment agréable à un autre moment qui l’est tout autant

Comment je me suis retrouvée à l’atelier de l’Imprimerie Nationale ? Assez simplement en réalité. Je vais à une soirée d’une amie où je ne connaissais personne et un verre à la main je me dirige vers une artiste dont je connaissais le travail mais nous n’avions jamais vraiment discuté ensemble. Nous échangeons et à un moment elle me dit ‘Cyprienne, as-tu été à l’Imprimerie Nationale ?’, j’avoue que non et elle me propose d’y aller ensemble. Nous nous y sommes rendues ce mercredi. Sachez que vous n’avez pas besoin de vous rendre chez mon amie pour avoir l’opportunité de visiter l’atelier de l’Imprimerie Nationale, il vous suffit d’aller sur leur site. Voici le lien.

Mercredi, nous voilà à l’Imprimerie et après avoir passé plusieurs sas de sécurité nous arrivons dans une grande salle haute de plafond avec des machines anciennes sous nos yeux. MAGNIFIQUE ! La visite commence de manière chronologique : la création des lettres typographiques (photos 1-3). Imaginez des personnes assises aux établis qui s’occupent de faire une lettre en plusieurs étapes : le dessin de la lettre, la création du transfert, pour ensuite graver la lettre dans la matière. C’est fini ? Non c’est la première étape. La lettre obtenue est frappée dans une autre matière et cela servira de moulage pour couler la pièce qui sera utilisée sur les machines. Voici le travail pour une lettre, une taille (on dit normalement le corps de la lettre). Imaginez maintenant ces opérations répétées pour chaque lettre de l’alphabet et chaque taille… Combien étaient-ils en atelier pour le réaliser ? 2 à 3 personnes.

Nous avons vu les machines traditionnelles, celles où il faut placer les lettres une par une pour former la ligne, puis le texte. J’aimerais vous parler d’une machine dont je ne connaissais même pas l’existence : la monotype (photos 4-6). Qu’est-ce donc ? Comment fonctionne-elle ? La monotype, c’est une machine de composition d’imprimerie entre la typographie manuelle (celle que l’on connaît) et la photocomposition (que l’on utilise de nos jours). Première étape, la personne se place devant le clavier de composition de cette machine qui ressemble à une machine à écrire (photo 4). Elle créée alors une bande perforée qui sera insérée dans la monotype (photo 5). La deuxième étape (et toutes les autres) se passe dans la machine monotype (photo 6). La bande perforée est placée. Dans la machine, il y a un réservoir de plomb avec lequel les caractères étaient créés pour ce texte et seront à usage ‘unique’. Une fois la page imprimée, la matière retournera dans le réservoir, le plomb sera fondu puis sera réutilisé pour une prochaine page. Les caractères étaient placés en ligne, puis en bloc pour l’impression (photo 6). L’impression pouvait se faire. Ce type de machine permettait d’imprimer plus vite tout en gardant une qualité proche de l’impression typographique classique. Je suis en admiration de cette machine tout-en-un, je suis admirative de ces cerveaux qui ont imaginé et réalisé ce genre de machine ! La monotype a été inventée en 1887 par l’ingénieur américain Tolbert Lanston.

Notre visite continue et nous arrivons dans les couloirs du stockage des caractères, ceux réalisés à la main (photo 8-10). Même le bois des casses patiné par le temps est beau, le papier jauni… Cela me projette à une époque où le temps a une valeur tout autre. J’entends la concentration des personnes, le bruit des machines, l’odeur de l’encre d’imprimerie. Je vois le mouvement maitrisé des imprimeurs et celui des feuilles placées sur les machines puis retirées une fois imprimées…

Nous avons vu beaucoup de choses encore et avons eu la chance d’avoir des explications de professionnels passionnés. Je me suis sentie privilégiée. Je me sens privilégiée lorsque je vis ce genre de moment et un peu plus riche qu’hier. Je vous invite à vous y rendre, d’entrer dans ce temps suspendu. Profitons-en tant que l’atelier est encore là, qu’il reste encore des professionnels, car il semblerait que la relève ne soit pas là.

Guettez également la prochaine exposition en 2021 à l’école d’art de Douai, car des livres imprimés à l’atelier de l’Imprimerie Nationale y seront exposés.

Machine de calibrage pour vérifier la bonne hauteur des caractères ou des feuilles

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